Un même couturier, deux visages, presque deux températures. D’un côté, Pierre Niney avance dans la silhouette d’Yves Saint Laurent avec une précision de miniaturiste, porté par un récit clair et par le soutien de Pierre Bergé. De l’autre, Gaspard Ulliel traverse les nuits, les matières et les vertiges d’un créateur au sommet de son pouvoir d’attraction. Le cinéma français a offert à Yves Saint Laurent un étrange privilège : être raconté la même année par Jalil Lespert et Bertrand Bonello, dans des films qui semblent moins se concurrencer que se répondre.
Le premier, Yves Saint Laurent, choisit le biopic classique, émouvant, accessible. Le second, Saint Laurent, préfère la dérive d’auteur, sensuelle, plus expérimentale, sélectionnée en Compétition officielle au Festival de Cannes en mai 2014. Entre les deux, le choix ne tient pas seulement à un acteur. Il dit surtout ce que l’on attend d’une soirée avec la mode : un récit fondateur ou une plongée dans l’incandescence.
Le récit et le vertige
Chez Jalil Lespert, la trajectoire se déploie avec la netteté d’une ligne de collection. Yves Saint Laurent embrasse les débuts chez Dior, la consécration, les fragilités du couturier et, surtout, la relation avec Pierre Bergé. Le film s’appuie sur une chronologie lisible, des émotions directes, une mise en scène soucieuse de reconstitution. Il regarde l’homme derrière la légende de mode, sans chercher à troubler inutilement le spectateur.
Bertrand Bonello coupe autrement. Saint Laurent resserre son regard sur la fin des années 1960 et le début des années 1970, lorsque la créativité du couturier explose tandis que sa vie s’assombrit. La narration s’autorise les ellipses, les bifurcations, les sensations. Ici, les visages, la fatigue des nuits, les textures et la lumière composent moins une biographie qu’un état intérieur.
Le film de Lespert avance au rythme d’un grand récit romanesque, avec un centre de gravité très net : le couple fondateur formé par Yves Saint Laurent et Pierre Bergé. Celui de Bonello préfère le trouble à l’explication, la persistance d’une image à la progression d’une intrigue. Il s’attarde sur l’énergie créatrice, les excès, les zones d’ombre, les relations électriques avec Jacques de Bascher. Selon l’humeur, l’un rassure par sa clarté, l’autre attire par son opacité.
Niney, la précision du trait
Pierre Niney livre une incarnation très dessinée, presque calligraphique. La gestuelle, la voix, l’économie du regard semblent observées à la loupe. Sa composition a été saluée jusqu’au César du meilleur acteur, reçu le 20 février 2015, consécration qui a fixé l’empreinte populaire du film de Jalil Lespert. Dans ce rôle, l’acteur donne au couturier une fragilité immédiatement perceptible, un mélange de timidité, de tension et d’élan.
Face à lui, Guillaume Gallienne structure le récit dans le rôle de Pierre Bergé. Le duo porte le film, lui donne son axe sentimental et professionnel. Yves Saint Laurent intéressera particulièrement celles et ceux qui veulent comprendre la Maison, ses rituels, ses étapes majeures et le lien affectif autant que stratégique qui traverse cette histoire. La mode y est une affaire de création, mais aussi d’alliance.
Cette approche a l’avantage de l’entrée franche. On y suit un destin, des lieux, un couple, une ascension, sans devoir accepter d’emblée les règles plus flottantes du cinéma d’auteur. Pour une première approche d’Yves Saint Laurent, le film de Lespert garde donc une force d’évidence. Il permet de rencontrer le personnage avant de s’aventurer dans ses labyrinthes.
Ulliel, le trouble en pleine lumière
Gaspard Ulliel ne cherche pas la ressemblance littérale avec la même insistance. Sa présence est plus trouble, plus charnelle, traversée par une mélancolie qui convient aux années les plus intenses du couturier. Sa prestation, magnifiée par la mise en scène de Bonello, séduit par sa sensualité et sa modernité. Il était nommé aux César face à Niney, signe que les deux compositions ont marqué le cinéma français.
Autour de lui, Bertrand Bonello réunit Jérémie Renier, Louis Garrel et Léa Seydoux, avec Helmut Berger comme écho dérangeant d’Yves Saint Laurent à un autre âge. Le film ne donne pas toutes les clés, et c’est son principe. Il préfère laisser vibrer une atmosphère : une musique, une coupe, une cigarette qui rougeoie, une nuit trop courte rue de Babylone. On ne regarde pas seulement un créateur au travail, on s’approche d’une fièvre.
Saint Laurent demande davantage de disponibilité. Sa durée plus ample et son rythme atmosphérique conviennent à une séance calme, presque nocturne. Les séquences-tableaux, les silences et les brusques éclats y comptent autant que les événements. Pour qui aime les portraits impressionnistes, c’est la proposition la plus audacieuse.
Les lieux, la couture, le réel
Le film de Jalil Lespert bénéficie du soutien de Pierre Bergé et d’autorisations rares. Le tournage passe par l’appartement de l’avenue Marceau, l’atelier et le Jardin Majorelle à Marrakech. Cette proximité avec les lieux intimes du couple et de la Maison donne au biopic un haut degré de réalisme. Les espaces ne sont pas de simples décors : ils participent au plaisir de voir les coulisses avec une sensation d’accès privilégié.
Chez Bonello, le réalisme documentaire passe au second plan. Les coupes, les textures, la musique et la lumière deviennent la matière première du récit. Le film cherche moins la preuve que la vérité d’un climat créatif. Un satin, une peau, un visage aimanté autour du couturier peuvent y compter autant qu’une scène explicative.
Cette différence résume presque tout. Lespert reconstruit, Bonello évoque. Le premier donne des repères, le second travaille l’impression. L’un parle à celles et ceux qui veulent voir l’histoire se dérouler avec élégance ; l’autre à ceux qui acceptent d’être emmenés dans une zone plus crépusculaire.
Choisir sa séance
Pour un visionnage fluide et fédérateur, Yves Saint Laurent avec Pierre Niney reste le meilleur point d’entrée. Le film est le plus court et le plus direct, porté par une dramaturgie classique et par le duo Niney-Gallienne. Il convient à une soirée partagée avec un public varié, ou à une première rencontre avec l’homme, la Maison et la relation centrale avec Pierre Bergé.
Pour un regard plus cinéphile, Saint Laurent avec Gaspard Ulliel s’impose. Il privilégie les années incandescentes, les relations dangereuses, la puissance de séduction et l’usure du génie. Sa sélection cannoise dit bien sa place : un film d’auteur qui utilise la mode comme matière visuelle et mentale, non comme simple décor de prestige.
Si une seule séance est au programme, le choix le plus sûr reste Lespert, pour son ancrage historique et son émotion immédiate. Si le temps permet un diptyque, commencer par Yves Saint Laurent puis poursuivre avec Saint Laurent compose un parcours plus riche. Le premier éclaire la légende, le second en trouble les contours. Entre Pierre Niney et Gaspard Ulliel, il ne s’agit donc pas de départager un vainqueur, mais de choisir la lumière sous laquelle regarder Yves Saint Laurent.