Sur le pont en diagonale, deux silhouettes s’éloignent, presque indifférentes. Au premier plan, un visage blafard ouvre la bouche, les mains plaquées sur les joues, tandis qu’un ciel rouge-orangé semble vibrer comme une onde. Cette image, l’une des plus reconnaissables de la peinture moderne, porte en français un titre si simple qu’il a fini par se détacher de son auteur : Le Cri. De là naît le contresens le plus persistant : Le Cri de Van Gogh n’existe pas. L’œuvre s’intitule The Scream et elle est bien celle d’Edvard Munch, artiste norvégien majeur, réalisée pour la première fois en 1893.
Un cri sans Van Gogh
La confusion a quelque chose de révélateur. Van Gogh reste l’un des noms qui surgissent le plus vite lorsqu’il est question de peinture moderne, de couleur intense et de tourment intérieur. Le mot « cri », lui, fonctionne presque comme un nom commun : bref, mémorable, assez puissant pour vivre sa vie loin des cartels. Il n’en faut pas davantage pour que l’association se fasse, surtout en ligne, où les images recadrées et les légendes approximatives circulent plus vite que les nuances de l’histoire de l’art.
Pourtant, l’attribution ne fait pas débat. The Scream appartient à l’univers de Munch et s’inscrit au cœur de son cycle Frise de la vie, consacré à l’amour, à l’angoisse et à la mort. Le motif n’est pas un tableau isolé, mais une image reprise par l’artiste sous plusieurs formes. Ce point, loin d’affaiblir l’attribution, la renforce : il montre combien Munch a travaillé cette scène comme un noyau de son imaginaire.
La piste Munch
Les preuves tiennent d’abord aux œuvres elles-mêmes. The Scream existe en plusieurs versions réalisées par Munch : un dessin au crayon en 1893, une peinture à la tempera et à l’huile sur carton la même année, un pastel de 1895, puis des lithographies à partir de cette date. Ces œuvres et tirages sont inventoriés par le musée MUNCH à Oslo, dépositaire principal de l’héritage de l’artiste, qui en conserve et en présente plusieurs exemplaires avec leur historique, leurs matériaux et leurs conditions de présentation.
À cette documentation s’ajoute un récit d’artiste. Dans ses écrits, Munch décrit la genèse de la scène : il marche au crépuscule et évoque un « cri qui traversa la nature ». La formule ancre l’image dans sa biographie et dans son vocabulaire mental, bien distincts de ceux de Van Gogh. Il ne s’agit pas seulement d’une atmosphère proche ou d’une palette violente, mais d’un épisode que Munch rattache lui-même à son expérience intérieure.
La signature stylistique achève de dissiper l’ambiguïté. La courbe sinueuse du paysage, la déformation expressive du visage, le ciel embrasé et la sensation d’onde sonore visuelle relèvent de l’expressionnisme de Munch. Les supports et les procédés comptent aussi : carton pour certaines versions peintes, pastel, lithographie. Tout cela compose un faisceau cohérent, matériel autant qu’esthétique.
Un motif, plusieurs vies
L’idée d’un tableau unique ne résiste pas longtemps à l’examen. The Scream se présente comme un motif réitéré, dont les versions peuvent être vues selon les lieux et les calendriers d’exposition. À Oslo, le musée MUNCH conserve et montre en rotation plusieurs versions et tirages. Les matériaux étant sensibles à la lumière, l’exposition se fait avec des limitations, ce qui explique qu’un visiteur ne voie pas toujours « sa » version lors d’un passage dans la capitale norvégienne.
Le musée précise quelles versions sont visibles à un moment donné et détaille les choix de conservation. Cette rotation nourrit parfois le malentendu : voir un Cri ici, puis un autre ailleurs, peut donner l’impression d’une copie ou d’un faux. Il s’agit pourtant de variations authentiques et d’auteur. Dans le cas de Munch, la répétition n’est pas un accident de réception, mais une méthode.
Des institutions internationales ont aussi présenté certaines versions ou tirages lors d’expositions remarquées. À New York, le Museum of Modern Art a ainsi montré la version au pastel de 1895 pendant une période déterminée. Ce déplacement explique que certains visiteurs aient rencontré The Scream hors de Norvège, à des dates précises, sans que l’attribution change d’un millimètre. L’œuvre voyage, l’auteur demeure.
Deux fièvres modernes
Si l’erreur persiste, c’est que Van Gogh et Munch partagent quelques territoires sensibles. Tous deux peignent des sensations intérieures avec une intensité qui marque les esprits. Les thèmes du tourment, de la solitude, de la couleur chargée d’émotion créent des rapprochements faciles. Mais leurs langages visuels ne se confondent pas.
Van Gogh privilégie le coup de brosse dynamique, la matière épaisse et la construction par touches orientées. Champs, ciels étoilés, portraits, cyprès, tournesols et autoportraits appartiennent à un autre théâtre. Rien, dans The Scream, ne relève de cette organisation par touches vibrantes. Ni le sujet, ni la composition, ni le rapport au paysage ne recoupent ses motifs phares.
Munch, lui, déforme les formes pour rendre l’angoisse presque physique. La ligne ondoyante devient tension psychique, les aplats et tourbillons du ciel font résonner la nature avec le cri. Le personnage central, bouche ouverte et visage spectral, n’est pas un portrait au sens traditionnel. C’est un archétype de l’angoisse moderne propre à Munch.
La leçon du cartel
Il existe une manière très simple de reconnaître The Scream en quelques secondes. Trois éléments, lorsqu’ils apparaissent ensemble, conduisent à Munch, pas à Van Gogh :
- Le pont en diagonale, qui tranche la composition et porte deux silhouettes à l’arrière-plan.
- Le visage spectral, bouche ouverte, mains posées sur les joues, au centre de l’image.
- Le ciel strié et ondoyant, souvent rouge-orangé, qui semble vibrer comme une onde sonore.
Lors d’une visite, le cartel donne ensuite les informations décisives : « Edvard Munch, The Scream », suivi de la date et de la technique. La mention d’un pastel, d’une lithographie ou d’une peinture à la tempera et à l’huile sur carton permet de comprendre quelle version se trouve sous les yeux. À Oslo, il faut vérifier quelle version est alors accrochée au musée MUNCH, combien de temps elle peut rester exposée et quelles contraintes de luminosité s’appliquent.
La puissance de l’image explique son glissement dans la mémoire collective ; sa documentation en corrige les dérives. Le Cri égale Munch : la règle est rudimentaire, mais elle évite bien des erreurs. Elle permet surtout de regarder autrement les différences entre deux artistes que l’on rapproche trop vite. Chez Van Gogh, la peinture pulse par la touche ; chez Munch, elle semble traversée par un son.